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Nous formons un tout


« En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde ». C’est ainsi que l’auteur (anonyme) du À Diognète, un des plus anciens textes de la littérature chrétienne, exprime ce qu’il conçoit du rôle des chrétiens, et il poursuit : « L’âme est répandue dans tous les membres du corps, comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les Chrétiens habite dans le monde mais ne sont pas du monde. Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible : ainsi les Chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. »

Précisons d’abord que le texte est à resituer dans une pensée essentiellement platonicienne, où ce qui est visible, tangible, n’a qu’une valeur relative : ce sont les Idées qui ont la vedette, et l’âme, attirée par elles, est en exil dans ce monde matériel. C’est une conception des choses qui a sa noblesse mais qui n’est pas directement chrétienne – il suffit d’ouvrir le premier livre de la Genèse pour se rappeler que Dieu a tout créé : ce qui se touche tout comme les émotions ou les pensées qu’il suggère, ce qui enflamme le cœur comme ce qui réjouit le corps, tout cela est « beau et bon ». Mais ce qui nous intéresse ici, c’est cette évocation du mystère de l’âme, dans des termes que nous pouvons tous saisir d’expérience : nous formons un tout, du sommet du crâne à l’extrémité des orteils, un tout unifié, ce qu’exprime le concept d’âme. Pour notre auteur, ce monde (il pense surtout à la société des humains) forme un tout, une unité organique complexe, où les personnes sont profondément interdépendantes. Cette unité a un principe, et un principe agissant, pensant, animant : une sorte d’âme. Ce pourrait être un principe divin, une authentique « âme du monde » insufflée par Dieu : bien des philosophies des Ier et IIème siècles en proposaient des théories, mais notre texte préfère y voir… les chrétiens ! Or nous faisons ces temps-ci l’expérience de cette unité du monde, cependant d’une manière plutôt dramatique : la propagation du coronavirus manifeste « en négatif » ces communications incessantes entre les différentes parties du monde, communications bien incarnées, faites de proximité, d’air partagé, de contacts.

L’interdépendance est un fait, la solidarité est une attitude à cultiver, et il se pourrait que nous autres, chrétiens, ayons de quoi l’étayer, comme notre auteur le suggère. Alors, serions-nous divins ? différents des autres, dotés de pouvoirs – de super-pouvoirs ! – nous accordant une souveraineté quelconque sur ce monde ? Non, ce serait tout-à-fait contraire aux intentions de Dieu, qui n’appelle pas des hommes et des femmes à sa suite pour en faire un club, une classe, un groupe de privilégiés. Ce que perçoit notre mystérieux auteur, c’est la vocation collective des chrétiens. Il écrit encore : « car les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leurs soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire […]. Ils passent leur vie sur la terre mais ils sont citoyens du ciel. [cf. Phil. 3, 20] » Belle esquisse de notre état de Chrétiens, pleinement insérés dans la réalité du monde ! Et c’est depuis cette réalité que nous vivons notre vocation, dont la prière, l’intercession, la relation vivante à Dieu, est probablement l’essentiel. En ces temps difficiles pour tout le monde, notre prière, à nous autres chrétiens, ne prétend ni à l’exclusivité ni à la toute-puissance. Mais nous répondons aujourd’hui de l’espérance qui nous habite, simplement mais avec grande confiance. Nul besoin de se « publiciser » à outrance ; en revanche, il est bon de s’encourager à puiser ensemble dans notre héritage, à redécouvrir que le lieu premier de notre « culte invisible » est notre quotidien. Si nos églises-bâtiments et nos célébrations sacramentelles nous manquent – elles sont le lieu de notre initiation chrétienne, notre vocation reste entière et le mystère de l’Église que nous sommes n’est en rien diminué. D’ailleurs ce site internet n’est lui-même qu’un moyen pour nous éclairer, nous mettre encore une fois sur la voie de notre mystère quotidien.

Frère Martin

*ici, le texte accessible en ligne : http://www.jbnoe.fr/IMG/pdf/Lettre_a_Diognete.pdf (traduction de H.-I. Marrou)

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